Pratiques complémentaires et recherche

Cet article est un compte-rendu de la conférence donnée lors des Assises des pratiques complémentaires le 9 novembre 2023.

Intervenants

Bruno Falissard – Professeur des universités – Praticien hospitalier

Modératrice – Solange Arnaud – Fondatrice de Médoucine

La conférence

Cet compte-rendu a été rédigé par Iness Rael, kinésiologue et coach professionnel.

Comment évaluer les pratiques complémentaires

Bruno FALISSARD nous a partagé sa vision pour permettre aux pratiques complémentaires d’acquérir une vraie place dans le parcours de soin. La médecine reconnaît les études scientifiques et ce qui est prouvé. Il est ainsi nécessaire d’évaluer scientifiquement les pratiques complémentaires comme les autres soins. En découle la problématique qui est traitée ici : quelle recherche pour les pratiques complémentaires ? Et, comment la mener ? 

Au préalable, se pose la question : pourquoi ces soins sont-ils susceptibles d’être efficaces ? Cela sous-tend la nécessité de l’étude d’un mécanisme d’action potentielle. Les humains ont besoin de savoir « pourquoi ? ». 

Il est tout à fait respectable de constater un processus de guérison inexplicable. Cependant, comment intégrer ce soin et le faire progresser si on ne peut l’expliquer ? Sans progrès, sans explications, ce soin est voué à disparaitre.

Pour illustrer cela, Bruno Falissard prend l’exemple de la médecine chinoise. Dans cette pratique, les descriptions des mécanismes de l’action n’ont pas évolué depuis des siècles voire des millénaires. La médecine chinoise a permis la découverte d’un anti-paludéen majeur – qui a d’ailleurs été saluée d’un prix Nobel – cependant ce figement dans le passé ne permet pas à cette médecine de continuer ! 

Ajoutons à cela que se persuader de l’efficacité d’une pratique participe à l’efficacité thérapeutique, ce qui complexifie la recherche. Comment fait-on pour savoir si ces pratiques sont susceptibles d’être efficace ? 

La constitution des savoirs

Penchons-nous du côté de la philosophie, Auguste Comte a essayé d’expliquer comment au cours du temps les savoirs se sont constitués :

  • 1. La croyance religieuse : la maladie était reconnue comme une punition divine. Si guérison il y avait, elle provenait du divin. 
  • 2. L’étape métaphysique avec la théorie des humeurs. Si le sujet présente telle ou telle maladie on effectue une saignée, un lavement ou autre.

A noter que cette étape est sans fondement scientifique et a structuré la médecine telle que nous la connaissons aujourd’hui

  • 3. Le stade positif : ce qui compte ce sont les observations, qui, comme observées, sont irréfutables

Ce stade a permis de façonner la biologie contemporaine, les travaux de Claude Bernard, pour aboutir aujourd’hui au vaccin ARN que nous connaissons.

L’approche positive a permis de faire progresser le savoir comme l’approche approche scientifique.

L’approche de l’occident

En Occident nous avons clivé le soin en 2 parties : le « care » c’est-à-dire s’occuper de l’autre et la physicalité, les dispositifs médicaux, la chirurgie et les médicaments. Le « care » étant très peu enseigné en faculté de médecine. 

La médecine et plus particulièrement l’avènement du monde médico économique a créé un clivage corps-esprit, où le « care » est maintenant véhiculé avec le médicament, le placebo était né ! L’effet placebo n’est pas que du vivant, il s’agit du rapport du sujet avec sa conscience et là entre en jeu la psychologie. Cette intériorité se glisse même dans la physicalité : des études ont montré que des simulations chirurgicales peuvent induire un effet placebo chez le patient, lui faisant croire à une opération réelle.” 

Cette intériorité importante dans le processus n’est pas étudiée, pourquoi ? La science ne la considère actuellement pas comme un sujet d’études et plutôt quelque chose de dogmatique bien qu’elle soit une réalité anthropologique. La science n’est donc pas neutre et cela peut poser des problèmes méthodologiques. 

Ces constatations entrainent une tripartition implicite : entre le « care », le placebo et l’effet à rechercher. Des études sont à réaliser pour comprendre le « care » – il n’y en a pas assez – et le placebo – quelques recherches existent. Concernant le placebo les opinions divergent et concernant le « care » il n’y a pas de théorie scientifique car il repose sur l’intériorité, phénomène non étudié. Les sciences cognitives s’y sont un peu intéressées, la psychanalyse avec les notions de transfert/contre transfert. Cependant la psychanalyse n’est pas consensuelle. Il y a aussi différentes théories sur l’explication de l’intériorité.  En conséquence, il s’agit de chercher une théorie qui va forcément clasher avec d’autres mais cela ne doit pas empêcher d’avancer. 

Il s’agit aussi de comprendre pourquoi ces pratiques sont efficaces en modifiant des données, ex. pour l’EMDR on enlève le mouvement des yeux, pour la psychothérapie on modifie le nombre de séances… Ce fonctionnement permet de faire avancer la recherche et cela fonctionne !

La méthodologie de l’essai randomisée

Concernant la méthodologie employée lors des études scientifiques, la science occidentale suit le principe de l’essai randomisé. Cette méthodologie est intéressante mais pas forcément la seule technique à utiliser. Sa position est dominante aujourd’hui car la production des soins est oligopolistique. Le marché actuel a un intérêt à ce que ces processus restent complexes pour limiter la concurrence. C’est une sorte de « politique du ticket d’entrée ». Cependant le patient trouve-t-il son compte dans cette vision ?

Les dernières années ont apporté leur (r)évolution avec les thérapies cellulaires qui peuvent bénéficier d’autorisations de mise sur le marché et de remboursements à hauteur de 2 millions d’euros pour certaines expériences sans essais randomisés. Pourquoi ? Car l’explication du « pourquoi c’est censé marcher » est considérée suffisamment probante.

Afin de faire avancer cette recherche, il est nécessaire de remettre à plat comment on évalue un soin. Le faire de manière qualitative est une piste à davantage explorer. Quelques exemples : un suivi de cohorte, une méthodologie d’étude de d’alliance thérapeutique avec mesure des effets spécifiques et des facteurs communs. Avec pour objectif d’identifier des mécanismes, comment cela fonctionne et pourquoi le soin est susceptible de fonctionner. Cela allié à l’éducation du patient : on lui explique pourquoi on lui propose cela et pourquoi il est susceptible d’aller mieux. 

Le « pourquoi » le soin est susceptible de fonctionner doit donc être la recherche prioritaire pour la reconnaissance des pratiques complémentaires, puis l’étude de l’efficacité. A noter que la notion d’efficacité se doit d’inclure des études qualitatives, notamment un suivi de cohorte qui est moins couteux que l’essai randomisé et avec un effet tout aussi important !

Les interventions du public

Le public a réagi avec deux interventions marquantes :

  1. Un médecin travaillant en santé intégrative au quotidien lui trouve plus pertinent de privilégier l’efficacité à l’étude du pourquoi car les patients ont besoin d’évolution maintenant. 
  2. Une chercheuse du CNRS a complété en indiquant qu’il y avait nombre d’études explicatives sur la médecine chinoise et son fonctionnement et plus d’études avancées sur l’effet placebo que ce qui avait été énoncé.